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Entrevue diffusée le 1er novembre 2005 sur La gazette de ditaime.   [0 commentaire(s)]


La capitale des Gaules nous a habitués à une certaine créativité tout azimut ces derniers temps. La scène lyonnaise, aime à saupoudrer des genres bien établis d’ambiances électroniques modernes que ce soit dans l’electro-dub de High Tone ou les puissantes rock-song de Prohom. François Ramel, aka « evolutive » (sans « e » majuscule, il y tient), ne déroge pas à cette nouvelle tradition qui, espérons, aura la même destinée que le travail de la soie ou de la rosette (ceci est un commentaire bidon de parigot). Tombé dans la marmite « rock progressif » des années 70 quand il était petit (Pink Floyd, King Crimson), ce trentenaire à l’humour instinctif conjugue sa guitare folk et son PC pour revisiter le principe du concept album. Il nous avait déjà fait le coup du mini-concept sur la seconde moitié de son avant-dernier opus « Analogique » avec « Choc systématique », variations sur un même thème, étalées sur plusieurs chansons. Fan d’internet, il a d’ailleurs délibérément choisi de diffuser ce précédent album gratuitement en MP3 (voir liens en fin d’articles). Il nous revient avec un développement musical et chanté autour du mythe de Sisyphe.

Complètement décalé le bonhomme ? Pas forcément. Sa voix légèrement nasillarde (c’est lui qui le dit, je vous laisse juge) est pleine d’un spleen et d’une violence interne maîtrisés, à l’instar de ses influences francophones les plus récentes (Noir Désir, Prohom), sans oublier une bonne dose de psychédélisme bon enfant. Bien plus adulte et moins rebelle qu’un Saez, bien plus intéressant musicalement que la quasi-totalité de la nouvelle chanson parisienne nombriliste, au confluent de genres qui se sont superbement ignorés ou oubliés pendant des décennies, evolutive est un artiste à part, rare donc précieux.

Dans quel état d'esprit as-tu abordé la composition de cet album par rapport à tes précédents ?
Je voulais absolument reprendre "Sisyphe", que j'avais déjà enregistré en 1997 pour mon premier album, "Triskel". J'avais alors, en 1997, peu de moyens, un manque de "matos" quoi, et très peu de technique, et cet album avait en quelque sorte "essuyé les plâtres". Il était brut de brut, guitare, basse, voix, avec quelques batteries samplées sur du Beatles... (J'te sers une binouze ? Ok.) Je sais que je n'aurais plus forcément l'occasion de m'adonner à des centaines d'heures de travail pour créer et surtout réaliser de la musique, car j'ai une petite famille et ma musique ne me rapporte rien. Je voulais donc, en quelque sorte, finir en beauté, au moins pour mon propre souvenir. Le but de ce truc est purement nombriliste, en fait !

Pourquoi le mythe de Sisyphe ?
Suite à un long séjour dans les Highlands d’Ecosse, il y a déjà plus de dix ans, je me suis senti profondément changé. Je n'avais plus peur de vivre. Des Sisyphe, il y en a plein, je ne peux rien faire pour eux. La vie leur fait un cadeau en leur offrant l'opportunité de mourir. Pour mettre une fin à leur fardeau. Alors, je me dis que peut être, d'une manière détournée, je peux faire prendre conscience à certains que "la vie n'est pas un film au cinéma" (citation tirée de l'album de rap Assassin, "Homicide volontaire"). Le mythe de Sisyphe permet aussi une liaison à une ambiance mystique assez facilement. Cette légende a fait rêver et fait encore rêver, je me suis d'ailleurs aperçu que Rick Wright (NDR : Clavier de Pink Floyd) avait enregistré un "Sisyphus", en plusieurs parties aussi, sur Ummagumma. Cantat cite "Sisyphe" dans "Des visages des Figures"... On a tous entendu plus ou moins parler de ce mythe et c'est peut-être, finalement, une "bonne porte d'entrée" dans les esprits.

Comment s'est passée la conception de cet album ? As-tu commencé par les textes ou par les idées musicales ? En général, quelle est ta méthode de composition et de production ?
Alors, ça remonte, hein... Euh moi généralement j'écris plein de trucs sur des feuilles volantes que je réunis dans un groooos classeur, et ensuite je vois s'il en sort quelque chose sur de grosses périodes. Les paroles de Sisyphe sont issues de la période Ecosse. J'ai encore pleinnnn de paroles sous le coude. Pour la musique c'est plus mystérieux... Je ne sais pas comment les trucs arrivent, là c'est venu à la guitare folk.. Et puis pour la production, je pose des pistes, je les empile, et puis je finis toujours par en faire de la musique en fait. Et des fois c'est un peu énervant, mais à chaque fois je retombe toujours sur du "evolutive". Je commence généralement par bien choisir mon rythme. Je travaille avec une batterie type comme métronome. Les idées viennent et s'ajoutent ensuite au fur et à mesure.

De la composition à la finalisation de cet album, combien de temps s'est écoulé ? Es-tu un bourreau de travail ou au contraire prends-tu le temps d'être en condition ?
Ben là, Sisyphe, je tourne autour depuis 1994. Mais il a bien changé. J'ai même détruit deux parties pour les recomposer. je ne suis pas un bourreau du... (euhhh c'est quoi le mot là ?) Non il faut vraiment que je sente quelque chose. Maintenant des fois ça peut "se provoquer" assez facilement. C'est souvent quand ça me chante, comme on dit... Mais certaines rencontres poussent à une démesure de travail, des sortes de crises d'hyperactivité dans lesquelles je me rattrape ! Sinon l'enregistrement de ce Sisyphe-là a bien pris 6 mois. Mais il faut dire que je reviens toujours dessus...

L'idée du concept album, en dehors de ton admiration pour certains monstres des 70's comme Pink Floyd, n’est-ce pas un peu se fermer les portes du commerce musical en 2005 ? Tu te situes comment par rapport à l'état pitoyable du business actuel ?
Il est clair que cela n'est pas du tout le format de la musique commercialisée actuelle. En même temps c'est peut être aussi ma seule chance "d'exister". Ma situation là dedans ? "A coté de la plaque" serait une bonne définition. Je me demande si ce n'est pas une réaction contestataire de ma part face à un monde qui ne me convient pas toujours. Et puis je me suis formaté de force à la norme ISO Pink Floyd 1971 hein ! J'aimerais trouver une petite place, au moins être reconnu un minimum. Ce qui devrait être faisable, j'espère. Gagner un peu d'argent avec la musique, juste ce qu'il faut, me plairait déjà bien.

Comptes-tu toujours diffuser ta musique gratuitement sur le net ?
C'est une grande question. Bien sûr cela me tient à coeur. Vous avez pas de sous et un pécé ? et bien allez !!! Vous avez le droit de télécharger quand même. Mais dans le même temps, cela pourrait aussi m'empêcher une signature chez un label, ou chez une major. Je détiens les droits d'auteur, et s'il est gratuit, les gens iront-ils l'acheter en magasin à 20 € ? Cela risque de ne pas trop les intéresser, ou peut être justement sauter sur l'occasion et ne pas risquer grand chose si ça plante. Je pense qu'un bon disque, achetable à 10 -12 € maximum, et téléchargeable gratuitement sur le net simultanément, bien orchestré par une bonne communication, peut se vendre tout à fait correctement.

Comptes-tu vivre un jour de cette musique un peu en dehors des "normes" actuelles ?
Carrément. Ce serait bien évidemment la plus belle des consécrations ! Je pourrai en faire un paquet, de "pieds de nez"...

Des mauvaises expériences ou des anecdotes à nous raconter sur ton approche du music business (label, tourneurs ...) ?
Euh... mouais !!! Un label de Roumanie m'avait bassiné une heure un jour, mais je n'ai jamais reçu le contrat ("dans trrrois semaines parrrr la poste", qu'il disait). Je connais encore très peu de gens dans ce milieu. Aucun professionnel de la musique ne s'en occupe en fait. Ils sont frileux... C'est vrai que c'est risqué !

On note la participation de Laforest sur ton album, que t'a-t-il apporté ?
Beaucoup ! En discutant, nous avons fini par tirer l'idée essentielle du projet, et il m'a aidé à diversifier mon style par les arrangements. evolutive est une marque de fabrique, mais on peut s'en lasser. Avoir un tel type dévoué à ta cause, avec sa motivation et son talent, ne peut que te pousser à t'éclater ! Il a amené de la fraîcheur sur toutes ces vieilles idées.

Le 3ème morceau "incantation" apporte une dimension un peu « orientalisante » à ta musique, dans les harmonies et les percussions, sans oublier les choeurs très "péplum" de la fin. Est-ce juste le sujet de Sisyphe qui t'a amené dans ces contrées musicales ou est-ce une orientation que tu voudrais développer ?
Alors justement il s'agissait là de notre première session avec Laforest au "Yelo Lab" son studio. C'est Laforest qui m'a d'abord proposé de muter ce morceau en "tribal", car les montagnes, le Népal, tout çaaaaa... Laforest maîtrise parfaitement son truc en plus. Petit à petit, on a ajouté au morceau, des percus, des cloches, des choeurs corses, d'autres choeurs. La fin du morceau, je la voulais entre la prière à Zeus et la folie de Sisyphe. Je suis aussi un fan de Magma. Laforest a alors créé ces choeurs en langage phonétique, et on s'est bien amusés. La session en studio a duré 26 heures non stop ! Un incroyable moment de création. -soupir-

Tu travailles encore sur le logiciel Cakewalk Pro 9, c'est un séquenceur qui date un peu. Est-ce juste une raison économique ou un réel penchant pour le travail sous contrainte pour booster ta créativité ? Tu l'utilises en Audio, en Midi ou les deux ?
Alors je l'utilise en Audio uniquement. Mon clavier n'a jamais été relié en MIDI. Il se trouve que j'ai commencé par ça par hasard en 1997, et que j'ai suivi les versions. Je compte réellement passer le plus vite possible à Logic Audio, pour ne pas citer le nom. Oui, c'est aussi que je n'ai vraiment pas beaucoup de matériel. J'aurais tellement de choses à acheter. Donc c'est vrai que pour l'instant je suis un peu brutal dans les méthodes. Les arrangements de Laforest, par contre, ont été fait sur Logic, audio et MIDI.

Ce disque contient beaucoup plus d'arrangements "électroniques" que le précédent. Est-ce une orientation voulue d'aller vers toujours plus d'ambiance électro ?
Alors non, ce n'est pas voulu. Mais j'ai écouté plusieurs exemples de musique qui m'ont impressionné et qui m'ont sûrement influencé ces derniers temps... Archive, Peter Gabriel, Nosfell, Laforest, Prohom, Cure... J'ai envie de changer. Guitare-voix, ce n’est pas pour moi.

Tu utilises le logiciel Reason. Est-ce pour tous tes sons synthétiques ? Quelle est ton approche du sound design ? Te contentes-tu de banques de sons toutes prêtes et de preset ou bidouilles-tu toi-même ?
Oui je bidouille pas mal. Généralement j'arrive plus à mes fins en synthétisant un son au clavier et en l'enregistrant en audio. Après je le passe dans plein de truc bizarres, je le découpe, je le hache, une noix de beurre, làààà, tu fais griller, tu coupes, tu le sers, n’oublie pas le sel, et je suis très content. Reason, je l'utilise aussi beaucoup pour le coté techno du maniement des synthés.

Il semble que tu n'utilises qu'une guitare (sauf participation exceptionnelle d'un ami guitariste ), une Takamine jumbo électro-acoustique. Les sons distordus sur une folk c'est pour faire genre ou c'est une vraie volonté de sonner différemment et "crade" ?
Non, je suis à la recherche d'un son entre crunch et folk. Complètement saturé, j'arrive à m'amuser avec les sons très "Crimsoniens", j'adore ! Remarque c'est vrai, ça fait sûrement "genre", mais bon ce n’était pas spécialement voulu. Le gros problème de l'électrique c'est que ça ne sonne pas comme une folk. Alors que l'inverse peut se faire pour certains sons ! Et puis ma Takamine, elle est belle, je l'aime !

Tu retiens quoi de ce projet ? Des anecdotes, des galères, un plaisir ou une fierté particulière ?
Ben c'est le projet de l'espoir (la la lalala) , c'est celui ou beaucoup de gens m'ont encouragé parce qu'ils aiment evolutive, et ça aide ! Pas mal de gens attendent ce disque, et c'est bien la première fois que ça m'arrive. (Je peux fumer ? Merci.) Travailler avec Laforest sur trois titres, Christophe de X pour deux soli de guitare, et S.libar, qui m'a fait un final sur le 5ème titre, bien dans son magnifique style déjanté, restera sûrement un souvenir, une espèce de point culminant pour moi.

A quand Sisyphe sur scène ? Quels sont tes projets pour l'avenir immédiat ?
Il est urgent que je vive, donc je vais chercher un emploi. Il faut bien croûter... Je compte commencer à diffuser Sisyphe très vite, avant de faire presser. Pour presser je dois trouver de l'argent et ce n'est donc pas pour tout de suite. Je vais donc "tâter le terrain" et continuer à essayer de trouver une manière d'en vivre... Un contrat de licence chez Universal par exemple ! Et puis tout doucement, je remonterai un set avec de nouveaux musiciens, une espèce de labo-concert avec un set d'une heure.... D'ici l'année prochaine j'espère.

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